Le Muse Charm de Meta.
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Avec son Muse Charm, Meta n’a toujours pas compris ce qu’on attend de l’IA

par Etienne Froment, publié le 25.09.2026 à 23h12

Meta veut donner un corps à son intelligence artificielle. Avec Muse Charm, Mark Zuckerberg imagine un petit compagnon numérique à glisser dans sa poche ou à accrocher à son sac, doté d’un personnage animé et d’un accès permanent à son assistant personnel. L’idée a le mérite de l’originalité. Mais elle soulève surtout une question beaucoup plus dérangeante : pourquoi acheter un nouvel appareil pour accomplir exactement ce que notre smartphone, notre ordinateur et, bientôt, nos lunettes savent déjà faire ?

À retenir

  • Muse Charm offre un accès vocal permanent à Muse, l’agent de Meta déjà disponible sur mobile et ordinateur, et bientôt intégré aux lunettes connectées du groupe.
  • Meta traîne un historique hardware pour le moins contrasté : Portal a disparu après des ventes confidentielles, les premières Ray-Ban Stories ont été massivement délaissées par leurs acheteurs, et Reality Labs continue d’engloutir près de 20 milliards de dollars par an.
  • En transformant l’IA en compagnon de poche, Meta confond visiblement accessibilité et nécessité, oubliant que le principal attrait de l’intelligence artificielle demeure sa capacité à nous faire gagner du temps.

Il fallait voir Mark Zuckerberg, lors de la dernière conférence Connect, sortir fièrement de sa poche son nouvel objet. Muse Charm ressemble à un Tamagotchi qui aurait grandi avec ChatGPT : un petit écran, un personnage baptisé Jolly, un capteur d’empreintes et la possibilité d’engager la conversation avec l’IA d’une simple pression. L’appareil se portera en porte-clés et Meta promet une commercialisation avant les fêtes de fin d’année. Sur scène, Zuckerberg a résumé son principal atout : ne plus avoir à sortir son téléphone, le déverrouiller et ouvrir une application pour parler à Muse. Voilà donc où nous en sommes en 2026 : Meta veut nous vendre un nouveau gadget pour nous épargner trois gestes du pouce.

Une bonne intelligence artificielle transformée en bibelot

Meta tenait entre ses mains un agent capable de s’immiscer progressivement dans nos outils de travail, et elle a choisi d’en faire un petit personnage à accrocher à un sac. Le contraste frôle la caricature. Nous sommes en pleine course à l’automatisation : Microsoft s’efforce d’insérer Copilot dans toutes les strates de Windows, Google pousse Gemini dans ses services, et les entreprises cherchent encore comment intégrer correctement ces outils dans leurs processus internes. Mais pour Meta, la seule chose qui compte, c’est de rendre l’IA un peu plus mignonne. La firme ne vend plus seulement un logiciel, elle tisse un lien affectif avec un personnage virtuel.

Le problème n’est pas que l’objet soit ridicule en soi. Le problème, c’est qu’il ne répond, pour l’heure, à aucun besoin que Meta ne couvre déjà ailleurs. Muse fonctionne sur smartphone, sur le Web et sur Mac. L’agent débarquera aussi dans les lunettes connectées de la marque, où son intégration paraît bien plus naturelle : il comprendra ce que regarde son propriétaire, identifiera un produit ou transformera une conversation en action sans sortir le moindre écran. Meta possède donc déjà l’appareil idéal pour une interaction visuelle et mains libres, sans oublier le smartphone pour le quotidien et l’ordinateur pour le travail.

Meta a déjà payé cher pour apprendre cette leçon

Cette obsession du nouvel objet est d’autant plus déconcertante que Meta affiche un parcours chaotique en terme de hardware. En 2018, Facebook lançait Portal, une gamme d’écrans connectés dédiée essentiellement aux appels vidéo. La logique semblait imparable : l’entreprise maîtrisait Messenger, possédait WhatsApp et comptait plusieurs milliards d’utilisateurs. Il ne restait qu’à fabriquer la machine destinée à trôner dans tous les salons. Même une pandémie mondiale, qui a fait de la visioconférence un réflexe quotidien, n’y a rien changé. Selon IDC, environ 600 000 Portal ont été écoulés en 2020, puis 800 000 en 2021, à peine 1 % du marché mondial des enceintes et écrans intelligents cette année-là. Meta a ensuite enterré le produit sans aucune option alternative pour les clients qui avaient craqué.

Portal n’était pourtant pas une catastrophe technologique. L’écran fonctionnait, les appels étaient simples, la caméra suivait les personnes dans une pièce. Il pâtissait d’un défaut bien plus rédhibitoire pour un produit grand public : personne n’en avait réellement besoin. Un smartphone passait déjà des appels vidéo. Une tablette aussi. Un ordinateur également. Meta avait conçu un appareil correct avant de se demander pourquoi les consommateurs accepteraient d’ajouter un écran de plus à leur maison. Muse Charm reproduit aujourd’hui un raisonnement étrangement semblable : la firme part de ce qu’elle sait fabriquer, puis cherche à créer l’habitude qui justifiera l’objet.

Même ses lunettes connectées ont d’abord essuyé cet écueil. Entre leur lancement en septembre 2021 et février 2023, les premières Ray-Ban Stories se seraient vendues à environ 300 000 exemplaires. Un chiffre honorable pour une catégorie inédite, mais des documents internes obtenus à l’époque par le Wall Street Journal révélaient une donnée bien plus alarmante : seuls 27 000 propriétaires les utilisaient encore après quelques mois. Plus de neuf acheteurs sur dix avaient donc pratiquement rangé leurs lunettes au placard.

La différence entre les Ray-Ban Meta actuelles et Muse Charm est pourtant fondamentale. Une paire de lunettes possède une raison d’être avant même d’intégrer la moindre puce : on la porte pour voir, se protéger du soleil ou simplement pour son apparence. Meta greffe ensuite des fonctions qui peuvent enrichir cet objet, caméra, musique, appels, intelligence artificielle. Le produit technologique s’efface presque derrière le produit traditionnel. Muse Charm emprunte le chemin inverse : il faut convaincre le consommateur d’adopter un nouvel objet uniquement parce qu’il abrite une intelligence artificielle. C’est une tout autre paire de manches.

Et les moyens engagés ne sont pas anodins. Reality Labs, la division qui porte une grande partie des ambitions de Meta en réalité virtuelle, augmentée et wearables, a perdu 19,2 milliards de dollars en 2025, après 17,7 milliards en 2024 et 16,1 milliards en 2023. Sur ces trois seules années, plus de 53 milliards de dollars de pertes opérationnelles se sont accumulés. Meta peut absorber la facture : sa régie publicitaire demeure extraordinairement rentable et le groupe a généré près de 201 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025. Mais cette puissance financière lui permet surtout de prolonger bien plus longtemps que d’autres des paris dont le marché n’a pas encore démontré l’utilité.

Mais qui doit réellement acheter Muse Charm ?

C’est probablement la question la plus décisive, et Meta n’y répond pas encore clairement. Dans le monde professionnel, l’usage paraît pour le moins incongru. Ceux qui exploitent aujourd’hui intensivement une intelligence artificielle le font devant un ordinateur, documents ouverts, navigateur, tableaux, code ou fichiers à l’écran. L’IA y joue le rôle d’accélérateur : elle résume, compare, rédige, analyse et automatise. Sortir un petit boîtier de sa poche pour converser avec un avatar n’apporte guère de valeur quand l’écran principal trône déjà à cinquante centimètres du clavier. Le produit risque même de semer des difficultés supplémentaires dans les entreprises où l’usage d’assistants connectés et de microphones permanents est strictement encadré.

Reste le grand public, et c’est visiblement là que Meta joue une autre carte. Muse Charm emprunte délibérément aux codes du Tamagotchi, des bag charms et de cette vague rétro qui remet à l’honneur appareils photo numériques, téléphones à clapet et écouteurs filaires. TechCrunch relève à juste titre que ces accessoires connaissent un regain de faveur chez les jeunes consommateurs, qui les arborent autant comme objets de mode que comme produits technologiques. Meta ne vend donc peut-être pas vraiment un assistant : elle tente de vendre une personnalité que l’on transporte avec soi, que l’on personnalise et avec laquelle on entretient une relation.

Il charrie néanmoins une contradiction particulièrement gênante. Depuis plusieurs années, familles, écoles et gouvernements s’inquiètent du temps passé devant les écrans, de la dépendance aux réseaux sociaux et de la place prise par les technologies dans l’enfance. Plusieurs pays commencent à restreindre l’usage du smartphone à l’école, au moment précis où les géants de la Silicon Valley s’efforcent de déplacer le numérique vers des objets encore plus intimes. Muse Charm n’est pas présenté officiellement comme un produit pour enfants, mais son apparence ludique, son personnage animé et son format de porte-clés empruntent sans ambiguïté au monde du jouet. Faut-il vraiment ériger l’intelligence artificielle en compagnon permanent des plus jeunes, alors que nous commençons seulement à mesurer les conséquences d’une connexion permanente ?

L’IA n’a pas besoin d’être mignonne, elle doit être utile

C’est probablement là que Meta choisit la mauvaise bataille. L’adoption de l’intelligence artificielle ne dépendra pas de notre capacité à nous attacher à un personnage virtuel, mais de la valeur concrète qu’elle apporte. Quand ChatGPT dissèque un document en quelques secondes, quand Copilot accélère une tâche dans Excel ou quand un agent réserve seul un billet et orchestre les étapes d’un voyage, l’intérêt saute aux yeux. L’utilisateur gagne du temps. Mais quel intérêt a donc Muse Charm ?

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A propos de l'auteur

Etienne Froment

Fondateur et rédacteur en chef de Pixel Replay, Etienne Froment est professeur de journalisme en haute école et spécialiste de l’IA, du Web, des jeux vidéo et des télécoms.
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