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E3 : comment le plus grand salon du jeu vidéo a disparu

par Florent Erculisse, publié le 01.09.2026 à 20h08

La mort de l’E3 illustre un paradoxe : le salon est victime de son propre succès à avoir mis le jeu vidéo au centre du monde. Une fois que les éditeurs ont compris qu’Internet leur permettait de toucher directement des millions de joueurs sans partager la scène avec la concurrence, le modèle du salon professionnel centralisé est devenu économiquement intenable.

À retenir

  • L’E3, salon du jeu vidéo de Los Angeles, a fait rêver les fans de jeux vidéo pendant des années, avant de disparaitre
  • C’était le lieu où tous les nouveaux jeux étaient annoncés, l’événement incontournable pour les geeks
  • En 2023, l’aventure s’est terminée

En tant que gamin des années 2000, il y a un événement auquel je rêvais plus que tout au monde de participer : le salon de l’E3, à Los Angeles. Chaque année, au mois de juin, les plus grands éditeurs et développeurs de jeux vidéo se réunissaient au Convention Center de la Cité des Anges et y présentaient leurs productions à venir.

Il faut dire qu’à son âge d’or, l’Electronic Entertainment Expo, de son nom complet, était the place to be, connu pour ses moments devenus aujourd’hui cultes. On se rappellera notamment de la toute première édition, lors de laquelle Steve Race, président de Sony America, s’était avancé vers le comptoir pour prononcer un simple « 299 dollars », prix de la Playstation qui allait pulvériser la concurrence. Onze ans plus tard, Sony marquera une fois de plus les esprits à l’annonce du prix de la PS3 mais, cette fois, dans le mauvais sens du terme, avec un prix extrêmement élevé de 599$.

L’E3, c’était aussi l’annonce de jeux qui ont marqué toute une génération de joueurs, comme la révélation en 2004 de Zelda : Twilight Princess, qui a provoqué l’une des plus grandes clameurs de l’histoire du salon.

Mais alors, comment avons-nous pu voir l’un des rendez-vous incontournables du début de l’été subir un exode au début des années 2020 ?

L’E3 trouve, étonnamment, ses origines au Consumer Electronics Show de Las Vegas, salon alors réservé aux nouvelles technologies, où les développeurs tentent tant bien que mal de profiter du rayonnement international du salon. Les jeux vidéo n’y ont alors pas la place ni la mise en avant qu’ils méritent, c’est alors qu’est née l’idée de l’Electronic Entertainement Expo, ou E3.

Le jeu vidéo réclame son propre salon

En 1995, Internet n’est alors pas aussi développé qu’il ne l’est aujourd’hui, et un salon comme l’E3 revêt un véritable intérêt commercial. Un éditeur veut montrer son jeu aux détaillants ? Il faut les rencontrer. Un journaliste veut voir une nouvelle console ? Il faut se déplacer. Un constructeur veut monopoliser l’attention mondiale ? Il rassemble la presse et monte sur scène. Voilà l’intérêt de l’E3.

Très rapidement, ce jeune salon va connaître un immense succès, aidé par la présence massive des plus grands éditeurs et fabricants de consoles. Sony y présente dès la première édition la Playstation, Metal Gear Solid 2 y est révélé en 2000, Reggie Fils-Aimé fait une présentation remarquable (et remarquée) pour son arrivée chez Nintendo…

Les années 1990 et 2000 permettent à l’E3 de vivre ses plus belles années, jusqu’à l’apothéose, en 2005, avec la fréquentation la plus importante de son histoire. Cette année-là, ce sont plus de 70 000 professionnels du secteur et journalistes qui foulent les allées du Convention Center de Los Angeles pour découvrir les futures PS3, Xbox 360 et Wii. Il faut bien comprendre qu’à l’époque, l’E3 ne couvrait pas l’actualité du jeu vidéo, mais était l’actualité du jeu vidéo.

Un modèle absurdement coûteux

Mais en coulisses, les éditeurs et développeurs remettent déjà en question l’intérêt de l’E3 et, surtout, les énormes frais qu’il engendre. Ils dépensaient alors des millions de dollars pour y établir des stands toujours plus imposants, mais aussi pour tenir une conférence de présentation qui sera balayée deux heures plus tard par celle de la concurrence.

En réponse à ces critiques, les organisateurs essaient de réinventer la formule avec une édition 2007 plus intime déplacée à Santa Monica. C’est une véritable catastrophe : les participants regrettent le gigantesque spectacle, qui faisait l’âme de l’événement, et ne sont que 10 000 à se dépêcher en Californie.

Dès l’année suivante, l’E3 revient à Las Vegas, et signe la plus faible audience de son histoire : 5 000 visiteurs professionnels.

Merci (ou pas) Internet

Les années 2010 semblent signer le grand retour sur le devant de la scène de l’événement, avec une affluence qui augmente année après année. Mais les éditeurs savent déjà qu’ils ne comptent plus exclusivement sur l’E3 pour faire de l’audience. Internet a révolutionné la manière dont les clients accèdent à l’information, et des plateformes comme YouTube, Twitch ou les réseaux sociaux les informent directement depuis chez eux.

Un constructeur n’a alors plus besoin de réunir 3 000 journalistes dans une salle. Il peut toucher directement des dizaines de millions de joueurs et contrôler la date, le montage, la durée, le message ou encore tous les aspects de communication, et ce, sans devoir partager le temps de parole avec la concurrence.

En 2013, Nintendo est le premier à abandonner partiellement l’E3. Exit les conférences en direct devant un parterre de journalistes, la société leur préfère désormais des présentations vidéo préenregistrées. Beaucoup douteront de cette stratégie, mais l’avenir donnera raison à Big N. Elle profite des retombées médiatiques d’un E3 sans débourser des millions dans une conférence en direct.

L’exode massif commence. EA lance EA Play, Microsoft organise des événements autour de son propre espace… L’E3 conserve alors son calendrier et l’affluence est beau fixe, mais son monopole commence à s’effriter. Pour panser la plaie, l’ESA (organisateurs de l’événement) ouvre pour la première fois le salon au grand public en 2017. Les professionnels du secteur y voient une trahison qui ne s’identifient plus pleinement à cet événement jusqu’alors plus « intime ».

Un événement majeur … sans Sony

2019 marquera le début de la fin. Cette année-là, Sony annonce qu’il ne participera à l’E3 et manque le rendez-vous pour la première fois en 24 ans. Le géant japonais continue alors à annoncer ses jeux, la Terre continue de tourner et l’E3 2009, sans Sony et sa Playstation, signe pourtant une affluence impressionnante de 66 100 participants. Keanu Reeves monte sur scène pour Cyberpunk 2077, Microsoft parle de son Project Scarlett (la future Xbox Series) et le salon continue de marquer les esprits. L’édition de 2019 sera pourtant la dernière de l’histoire de l’E3.

Le 11 mars 2020, l’ESA annule officiellement l’E3 2020 en raison de la pandémie du Covid-19, qui fera office de gigantesque accélérateur dans cet exode des éditeurs entamé en 2013. Toute l’industrie doit alors continuer d’annoncer ses jeux et consoles, mais passe désormais par les réseaux sociaux et vidéos préenregistrées diffusées sur YouTube. Et pourtant, les jeux continuent de se vendre par millions.

Pendant ce temps, un certain Geoff Keighley annonce se retirer officiellement de la présentation de l’E3, et ce, plusieurs semaines avant l’annonce de l’annulation de l’édition 2010. Quelques mois plus tard apparaît le Summer Game Fest, une période de plusieurs jours initiées par une conférence d’ouverture suivie par les annonces numériques des partenaires. Le succès est au rendez-vous, l’E3 ne s’en relèvera pas.

12 décembre 2023 : Game Over

En 2021, l’E3 tente de revenir avec une édition entièrement numérique, comme en réaction au Summer Game Fest. Xbox et Nintendo sont au rendez-vous, mais l’événement peine à reproduire l’énergie et l’effervescence des grandes années. Le Washington Post décrira notamment un programme étiré sur quatre jours où l’absence de public rend l’expérience beaucoup moins marquante. L’année suivante, l’ESA abandonne le format numérique, mais annule la conférence physique, invoquant encore les risques sanitaires.

L’ESA promet alors un retour transformé et ambitieux en 2023, avec notamment l’arrivée au sein de l’organisation de ReedPop, organisateur de PAX, New York Comic Con et Star Wars Celebration. Le discours donne alors envie, mais ni Sony, ni Nintendo, ni même Microsoft ne viennent au salon. L’édition finit par être annulée, et c’est le 12 décembre 2023 que Stanley Pierre-Louis, président de l’ESA, annoncera la fin définitive de l’E3.

Après plus de deux siècles d’E3, chaque édition plus importante que la précédente, il est venu le temps de se dire au revoir. Merci pour les souvenirs.

ESA

Les éditeurs, eux, ne subiront aucunement cette disparition : Nintendo Direct, State of Play, Xbox Games Showcase, Ubisoft Forward, Summer Game Fest… Tous ces événements sont aujourd’hui des fragments de l’E3, comme apparus « miraculeusement » à la suite d’un Big Bang vidéoludique.

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A propos de l'auteur

Florent Erculisse

Journaliste tech & gaming le jour, numismate et voyageur le reste du temps. Passionné de l'écosystème Apple et de jeux vidéo, je collectionne autant les voyages que les anecdotes historiques improbables. Grand amateur de foot et de destinations qui sortent des sentiers battus, probablement en train de planifier le prochain trip pendant que vous lisez ça.
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