Universal et Warner affirment vouloir construire une intelligence artificielle musicale plus respectueuse des artistes. Mais aux États-Unis, des dizaines de milliers de musiciens leur reprochent aujourd’hui de les avoir oubliés au passage. L’American Federation of Musicians (AFM) poursuit plusieurs grandes maisons de disques pour avoir licencié leurs catalogues à Suno et Udio sans rémunérer les musiciens ayant joué sur les enregistrements.
À retenir
- L’Association des Musiciens Américains poursuit Universal, Warner Records et Atlantic, accusés d’avoir donné accès à des enregistrements à Suno et Udio sans rémunérer les musiciens concernés.
- Le syndicat considère l’entraînement d’une IA comme un « nouvel usage » des enregistrements, qui devrait déclencher une nouvelle rémunération selon sa convention collective.
- Le procès pourrait déterminer jusqu’où les majors peuvent exploiter leurs catalogues pour l’IA et quels droits doivent revenir aux instrumentistes qui ont participé aux morceaux.
La plainte a été déposée le 5 juin 2026 devant un tribunal fédéral de New York, puis amendée en juillet. Elle vise notamment Universal Music Group, Warner Records et Atlantic Recording. L’AFM, qui représente environ 70 000 musiciens professionnels aux États-Unis et au Canada, estime que les accords conclus avec les spécialistes de l’IA musicale violent sa convention collective.
Des ennemis devenus partenaires
L’histoire est d’autant plus surprenante que les majors étaient encore en guerre contre Suno et Udio en 2024. Elles accusaient les deux entreprises d’avoir copié massivement des morceaux protégés afin d’entraîner leurs modèles capables de générer une chanson complète à partir de quelques mots.
Depuis, le ton a radicalement changé. Universal a trouvé un accord avec Udio en octobre 2025. Warner a fait de même avec Udio puis avec Suno quelques semaines plus tard. Ces partenariats prévoient notamment l’utilisation de musique sous licence pour entraîner de nouveaux modèles et promettent de nouvelles sources de revenus pour les artistes et auteurs participants.
Pour l’AFM, le problème est ailleurs : qu’en est-il des musiciens qui ont réellement joué sur ces disques ?
Un bassiste ou un batteur de studio n’est pas forcément auteur de la chanson. Il peut donc ne pas toucher les mêmes droits qu’un compositeur, alors que sa performance fait partie intégrante de l’enregistrement donné à l’IA.
Une vieille règle appliquée à une technologie nouvelle
Le syndicat s’appuie sur une disposition baptisée « new use », présente depuis longtemps dans le Sound Recording Labor Agreement, sa convention avec les maisons de disques.
Le principe est relativement simple. Lorsqu’un enregistrement réalisé par un musicien syndiqué est réutilisé dans un autre contexte, une rémunération supplémentaire peut être due. Si une chanson enregistrée pour un album est ensuite exploitée dans une publicité, par exemple, les instrumentistes peuvent être payés pour ce nouvel usage.
L’AFM veut maintenant appliquer ce principe à l’intelligence artificielle. Selon sa plainte, copier des enregistrements afin de développer, entraîner ou exploiter commercialement un modèle génératif constitue précisément un nouvel usage. Le syndicat réclame également les informations permettant d’identifier les morceaux transmis et les musiciens concernés.
Les majors contestent cette interprétation. Universal et Warner estiment notamment que cette clause renvoie normalement à des usages déjà couverts par d’autres accords et leurs grilles de rémunération. Or il n’existe pas encore de barème AFM spécifique pour l’entraînement d’une IA. Le tribunal devra donc déterminer si une règle imaginée bien avant ChatGPT, Suno ou Udio peut réellement s’appliquer à cette technologie.
Qui doit profiter de l’argent de l’IA ?
L’affaire pose surtout une question qui pourrait dépasser largement ce procès : posséder les droits d’un enregistrement donne-t-il le droit d’en vendre l’usage à une IA sans rémunérer à nouveau ceux qui l’ont interprété ?
Et si des décennies de batteries, guitares, cuivres ou pianos servent à apprendre à une machine à produire de nouveaux morceaux, comment mesurer la contribution de chaque musicien ? Faut-il simplement obtenir leur accord ? Leur verser une somme fixe ? Une part des licences ? Des royalties sur les morceaux générés ?
Pour l’instant, aucune réponse définitive n’existe. Mais l’issue de ce bras de fer pourrait peser lourd : les majors veulent transformer leurs immenses catalogues en actifs exploitables par l’IA, tandis que les musiciens veulent s’assurer que la prochaine révolution technologique de la musique ne se construise pas à partir de leur travail sans leur laisser une part du gâteau.







