Les puces qui alimentent les modèles d’intelligence artificielle sont au cœur d’une bataille industrielle et géopolitique. Taïwan concentre une part considérable de leur fabrication, tandis que les États-Unis et l’Europe cherchent à rapatrier une partie de cette production. Entre investissements records et volonté de préserver son avance technologique, l’île doit désormais partager davantage son savoir-faire sans perdre le rôle central qui fait sa force.
À retenir
- Taïwan assure plus de 90% de la fabrication mondiale des puces de pointe, selon le ministère américain du Commerce. Ce chiffre ne concerne pas l’ensemble des semi-conducteurs ni toutes les puces utilisées dans l’IA.
- TSMC représente 73% du marché mondial de la fonderie pure au deuxième trimestre 2026, tandis que ses technologies de 7 nm et moins génèrent 77% de ses revenus de fabrication de plaquettes.
- Le fabricant taïwanais prévoit 265 milliards de dollars d’investissements en Arizona. À terme, environ 30% de ses capacités de production en 2 nm et technologies plus avancées pourraient être situées aux États-Unis.
L’intelligence artificielle ne repose pas uniquement sur les modèles développés par OpenAI, Google ou Anthropic. Derrière les centres de données qui permettent de les entraîner et de les faire fonctionner se trouve une chaîne de production dont Taïwan constitue l’un des maillons essentiels. À l’occasion du salon SEMICON Taiwan, les autorités de l’île ont réaffirmé leur volonté de rester un partenaire incontournable, tout en répondant aux demandes américaines et européennes de diversification de la production.
Plus de 90% des puces de pointe
La concentration de la fabrication des semi-conducteurs à Taïwan est régulièrement résumée par un chiffre spectaculaire. Dans son guide commercial publié en décembre 2025, le ministère américain du Commerce estime que l’île représente plus de 90% de la fabrication mondiale des puces de pointe et plus de 60% des revenus mondiaux de la fonderie de semi-conducteurs.
Il faut toutefois distinguer ces deux mesures. La première concerne les technologies de fabrication les plus avancées, utilisées notamment pour les processeurs haut de gamme. La seconde mesure le chiffre d’affaires des entreprises qui fabriquent des puces pour d’autres sociétés. Aucun de ces indicateurs ne signifie que Taïwan produit 90% de toutes les puces IA. Un serveur d’intelligence artificielle utilise aussi des mémoires, des composants de gestion de l’alimentation et des puces de communication, dont la production est répartie entre plusieurs pays.
Cette domination s’explique principalement par TSMC, le géant taïwanais qui fabrique des processeurs pour des clients comme Nvidia, AMD ou Apple. Selon Counterpoint Research, l’entreprise détenait 73% du marché mondial de la fonderie pure au deuxième trimestre 2026, contre 7% pour Samsung Foundry. Il s’agit ici d’une part de marché en valeur, et non du nombre total de puces produites.
265 milliards de dollars pour déplacer une partie de la production aux États-Unis
Washington souhaite réduire sa dépendance à une industrie concentrée dans une zone exposée aux tensions avec la Chine. TSMC a ainsi annoncé en juillet 2026 une nouvelle extension de 100 milliards de dollars en Arizona, portant son investissement total prévu dans cet État à 265 milliards de dollars. Le projet comprend désormais dix usines de fabrication, deux installations de packaging avancé et un centre de recherche et développement.
La première usine américaine produit des puces en 4 nm depuis fin 2024, tandis que la deuxième, destinée au 3 nm, doit entrer en production en volume en 2027. Une fois l’ensemble du programme achevé, TSMC estime qu’environ 30% de ses capacités de fabrication en 2 nm et technologies plus avancées seront situées en Arizona. Il s’agit donc d’un objectif à long terme, et non de la répartition actuelle de sa production.
Cette expansion s’inscrit dans un accord commercial plus large conclu entre Taïwan et les États-Unis en janvier 2026. Celui-ci prévoit au moins 250 milliards de dollars de nouveaux investissements directs d’entreprises taïwanaises dans les semi-conducteurs, l’énergie et les infrastructures liées à l’IA. Ce montant couvre plusieurs secteurs et entreprises : il ne doit pas être confondu avec le seul programme américain de TSMC.
L’Europe veut aussi sa part, mais pas les mêmes puces
L’Union européenne cherche elle aussi à renforcer ses capacités industrielles. À Dresde, en Allemagne, TSMC participe avec Bosch, Infineon et NXP à un projet de fabrication dont l’investissement total doit dépasser 10 milliards d’euros. L’Allemagne a obtenu l’autorisation d’apporter jusqu’à 5 milliards d’euros d’aide publique.
L’usine devrait atteindre une capacité de 480 000 plaquettes de silicium par an à pleine production, prévue pour 2029. Elle sera toutefois principalement destinée aux applications automobiles et industrielles, avec des procédés de 28/22 nm et 16/12 nm. Elle ne constitue donc pas une alternative directe aux usines les plus avancées utilisées pour fabriquer les principaux accélérateurs IA.
Une dépendance qui pourrait durer encore plusieurs années
La diversification de la production ne signifie pas la fin du rôle central de Taïwan. TSMC continue d’investir sur l’île, notamment dans les procédés de 2 nm et les capacités de packaging avancé. Son rapport annuel 2025 mentionne plusieurs phases d’expansion à venir.
Le véritable enjeu est donc moins de savoir si les États-Unis et l’Europe peuvent construire des usines que de déterminer à quelle vitesse ils pourront maîtriser les technologies les plus avancées, atteindre des volumes suffisants et développer tout l’écosystème nécessaire autour de ces sites. Une usine de semi-conducteurs dépend aussi de fournisseurs de machines, de matériaux, de compétences spécialisées et de capacités d’assemblage.







